La fibre optique atteint 2,75 millions d’abonnés, un tournant pour l’inclusion numérique
Ce n’était pas une cérémonie. Pas de rubans rouges. Pas de ministre en costume. Juste un homme en salopette bleue, avec un sac à outils élimé, qui a posé un petit boîtier blanc sous le balcon d’une vieille femme à Maghnia. Elle ne savait pas ce que c’était. Elle a juste dit : « C’est pour mon fils ? » Il a hoché la tête. Et puis il est parti.
Deux semaines plus tard, elle a appelé son fils en France. Pour la première fois depuis quatorze ans, elle l’a vu. Pas sur une photo. Pas sur un papier. En direct. Avec ses yeux, sa voix, son sourire cassé par le temps.
Il n’y avait pas de communiqué pour ça.
Mais c’est là que la fibre a vraiment commencé.
2,75 millions. Mais derrière chaque chiffre, il y a une maison, un silence brisé

Le dernier bilan d’Algérie Télécom, publié le 1er septembre, annonce 2 748 000 abonnés à la fibre optique jusqu’au domicile. Un chiffre officiel. Exact. Impressionnant.
Mais ce n’est pas lui qui compte.
C’est ce que ce chiffre contient : 2,75 millions de maisons où quelqu’un, un jour, a appuyé sur un bouton rouge — non pour regarder Netflix, mais pour entendre la voix d’un parent mort depuis longtemps… ou vivant, loin.
En mars, on disait que la fibre était un luxe. Aujourd’hui, dans les villages du Sud-Ouest, elle est devenue un besoin élémentaire — aussi indispensable que l’électricité ou l’eau potable.
Les wilayas qui ont changé de rythme — sans que personne ne le sache
Les chiffres officiels montrent que 54 wilayas sur 58 sont désormais raccordées. Ce n’est pas nouveau. Ce qui l’est, c’est où ça se passe.
| Wilaya | Taux de pénétration (août 2025) | Évolution depuis 2024 |
|---|---|---|
| Tlemcen | 51 % | +28 pts |
| Sidi Bel Abbès | 49 % | +25 pts |
| Ghardaïa | 37 % | +21 pts |
| Ouargla | 33 % | +19 pts |
| Tamanrasset | 18 % | +12 pts |
Dans les rues de Tamanrasset, les enfants utilisent la connexion pour suivre des cours de mathématiques en ligne — dispensés par un professeur d’Oran. Dans les oasis de Ghardaïa, des femmes vendent leurs tissus teints à la main à des acheteurs de Lyon. Elles ne savent pas ce qu’est un “e-commerce”. Elles appellent ça : “le site internet”.
Le projet “Fibre Sahara”, lancé en mars avec 18 milliards DA, n’a pas utilisé de forage ni de tranchée. Il a simplement accroché des câbles sur les pylônes électriques existants. Une solution simple. Economique. Humaine.
Et c’est là que le vrai miracle s’est produit : 42 % des nouveaux abonnés vivent hors des grandes villes. Ce n’est pas une statistique. C’est une révolution silencieuse.
La technologie est là. Le problème, c’est les gens
La vitesse moyenne est de 860 Mbps. La latence, à 10 ms. La disponibilité, à 99,4 %. Tout est parfait. Techniquement.
Mais dans les centres culturels de Batna, une bénévole nommée Khadija organise des ateliers hebdomadaires : “Comment parler à son fils sur un téléphone ?”
Elle commence par demander : “Quand est-ce que vous avez vu votre enfant pour la dernière fois ?”
La plupart répondent : “Avant qu’il parte.”
Puis elle leur montre comment appuyer sur le bouton vert. Ils pleurent souvent. Pas de joie. De soulagement.
Une étude de l’UNESCO révèle que 52 % des personnes âgées de plus de 65 ans ne savent pas utiliser une box. 39 % n’utilisent qu’un seul appareil — leur smartphone. Seuls 23 % consultent un service public en ligne.
La fibre n’est pas un problème de câble. C’est un problème de confiance. De mémoire. D’habitude.
Le tarif social : une bonne idée, mal appliquée
En juillet, le gouvernement a lancé un abonnement à 690 DA/mois pour les familles éligibles à l’aide sociale. Résultat : 110 000 demandes en deux mois.
Un succès ? Oui. Mais seulement si on oublie que 82 % des foyers concernés n’ont jamais entendu parler de cette offre.
À Tizi Ouzou, un agent communal m’a montré une pile de formulaires non remplis. “Ils ont peur”, a-t-il dit. “Peur que ce soit un piège. Peur qu’on leur demande de l’argent après. Peur qu’on vienne leur prendre leur télé.”
La fibre est gratuite. Mais la peur, elle, reste payante.
Conclusion : On a mis le câble. Maintenant, il faut mettre l’humain au centre
On a construit un réseau capable de transporter des données à la vitesse de la lumière.
On n’a pas encore construit un système capable de transporter la confiance.
L’Algérie n’a pas besoin de plus de fibres. Elle a besoin de :
- Des agents municipaux formés pour expliquer, pas pour distribuer des brochures.
- Des écoles qui enseignent l’internet comme on enseigne la lecture.
- Des campagnes d’information qui parlent aux vieillards, pas aux jeunes.
- Des contenus locaux — en arabe dialectal, en berbère, en harrati — qui racontent des histoires, pas des tutoriels.
La fibre ne transforme pas les vies. Elle dévoile ce qui était déjà là.
Le désir de parler.
Le besoin d’être vu.
La volonté de ne plus être seul.
Il ne s’agit pas de connecter les foyers.
Il s’agit de reconnecter les êtres.



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