Cultiver dans le sable : l’ambition agricole du sud algérien
Il y a quelques semaines, Youcef Cherfa, le ministre de l’Agriculture, foulait le sol brûlant d’une exploitation agricole à 180 km de Hassi Messaoud. Il n’était pas là pour un simple spectacle politique. C’était le signal officiel du début des moissons dans une région que beaucoup jugent improbable pour la culture intensive : le sud profond.
Depuis ce bout de terre aride, on pourrait presque entendre les racines du futur s’enfoncer dans le sable. Ici, sur 2 000 hectares gérés par Global Agrifood, le blé dur pointe le bout de ses épis. Et ce n’est pas un détail. L’objectif affiché est clair : nourrir le pays depuis ses propres terres — même quand elles semblent rebelles à toute vie végétale.
Un pari fou : cultiver dans le Sahara
À quoi ressemble une ferme en plein désert ? À des pivots irriguants qui tournent sans relâche, à des champs rectilignes tracés comme des dessins géométriques, et à des agriculteurs qui apprennent à dompter la chaleur. Ici, chaque goutte d’eau compte. Chaque hectare cultivé semble un pied de nez à la nature.
Benadji Amirouche, directeur des activités agricoles, explique avec passion comment ils testent désormais des variétés de céréales capables de survivre dans ces conditions extrêmes. « Ce n’est pas juste du blé qu’on fait pousser ici, dit-il. C’est une nouvelle façon de voir l’agriculture. »
Et ce n’est pas qu’un discours. Le gouvernement a mis les mains dans la terre — et dans les caisses. Trois milliards de dinars sont prévus en 2025 pour électrifier les zones agricoles de Ouargla. Parallèlement, on trace des pistes sur plus de 200 km, pour relier les parcelles isolées aux routes principales. Le message est clair : il faut rendre le désert utile.
Sécurité alimentaire ou diversification économique ?
Derrière cette volonté affirmée de faire pousser le blé dans le sable, deux ambitions se mêlent : réduire la dépendance aux importations et sortir lentement de la tutelle des hydrocarbures.
En 2023, l’Algérie a dépensé 2,7 milliards de dollars rien que pour importer des céréales. Un coût colossal. Alors, plutôt que de continuer à acheter à l’étranger, pourquoi ne pas produire chez soi ?
Mais ce projet va plus loin. Il s’agit aussi de créer des emplois dans des régions longtemps négligées. Sur place, 54 agriculteurs locaux travaillent déjà sur ces terres. Demain, peut-être cent de plus. Des emplois concrets, dans des endroits où les jeunes partent souvent chercher fortune ailleurs.
Des silos à l’aquaculture : une vision globale
Le plan national ne se limite pas au champ de blé. On construit aussi. Beaucoup. De nouveaux silos, dont un géant d’un million de quintaux à Hassi Benabdallah, doivent permettre de stocker les récoltes sans gaspiller une seule graine. Une logistique bien huilée, essentielle pour éviter les pertes post-récolte.
Et puis, il y a aussi l’aquaculture. Dans la même région, une usine dormante d’aliments pour poissons va bientôt rouvrir ses portes. Elle approvisionnera une ferme pilote coréenne-algérienne spécialisée dans l’élevage de crevettes et de tilapia. « Comme quoi, le désert n’est pas seulement bon pour le blé », sourit un ingénieur agricole sur place.
Et demain ? Du blé… mais aussi de l’espoir
L’Algérie tente aujourd’hui quelque chose d’audacieux : transformer un espace considéré comme stérile en moteur de sa sécurité alimentaire. Bien sûr, le chemin est long. L’eau reste une denrée rare. La logistique compliquée. Mais chaque grain semé dans le sable semble porter un message : non, le désert n’est pas une impasse.
Comme disait un ancien agriculteur rencontré près de Gassi Touil : « Quand tu réussis à faire pousser une plante ici, tu sais que tu peux tout faire. »
Et si, finalement, c’était ça, la vraie récolte de cette campagne ? Pas seulement du blé dur, mais une certaine idée de la résilience.



Laisser un commentaire